Korkmaz : La position d'Ankara au sujet du changement en Algérie et au Soudan est positive (interview)

"Soutenir clairement les peuples est ce que nous avons appris (en Turquie) durant la première vague du printemps arabe" a déclaré l'ancien conseiller du gouvernement turc, Omer Faruk Korkmaz.

 

Le Soudan et l’Algérie vivent au rythme de la contestation sociale depuis plusieurs mois. A Khartoum, l’armée a destitué le président Omar el-Béchir et a créé un Conseil militaire de transition. A Alger, le chef de l’Etat Abdellaziz Bouteflika s’est plié à la pression du peuple et a démissionné laissant place à un président par intérim jusqu’à la tenue de la prochaine élection présidentielle.

Ces changements, surtout au Soudan, ont été applaudis par la Turquie qui entretient des relations étendues sur le continent africain et des liens fraternels profondément enracinés.

L’écrivain, analyste politique et ancien conseiller du gouvernement turc, Omer Faruk Korkmaz, a qualifié la position d’Ankara de "positive".

"Soutenir clairement les peuples est ce que nous avons appris (en Turquie) durant la première vague du printemps arabe", a-t-il indiqué dans une interview accordée à l'Agence Anadolu ajoutant que "la plus haute sphère politique (…) observait la situation de très près".

"Au Soudan, la volonté du peuple est claire, le changement est là, (maintenant) nous souhaitons que le pouvoir passe au peuple dans les plus brefs délais", a-t-il affirmé.

 

Un printemps à deux vagues

Les mouvements de contestation qui ont secoué le Soudan et l’Algérie ont été assimilés par certains observateurs à une deuxième vague du printemps arabe, un terme par lequel on a qualifié des révoltes populaires qui avaient éclaté d’abord la Tunisie en 2011 pour s’étendre plus tard au monde arabe, notamment la Libye, l’Egypte, la Syrie et le Yémen.

"Il y avait des points communs entre ce qu’il s’est passé en Tunisie, en Egypte et au Yémen, mais les choses ne sont pas les mêmes, cette fois-ci", a noté Korkmaz.

"Les principales causes qui ont conduit à la situation actuelle sont totalement différentes en Algérie et au Soudan bien qu’elles s’alignent avec les revendications du peuple et les problématiques économiques", a-t-il poursuivi.

"Nous ne pouvons établir de comparaison entre des personnalités dictatoriales telles que l’ancien président yéménite Ali Abdallah Salah ou le chef d’Etat tunisien déchu Zine al-Abidine ben Ali, et d’autres figures telles que le président soudanais déchu, Omar el-Béchir, que nous soyons en accord avec lui ou pas", a soutenu Korkmaz.

"El-Béchir ne possède pas de milliers de dollars sur des comptes en banques à l’étranger (…) nous pouvons nous opposer à son régime militaire qui a perduré (1989/2019) mais (il ne faut pas oublier) qu’il ne souhaitait pas briguer un autre mandat et (qu’au final) il a accepté de se porter candidat en réponse aux sollicitations des parties au pouvoir", a assuré l’ancien conseiller à la présidence du gouvernement turc.

 

Le Soudan, quel devenir ?

"Je pense que les Soudanais vont clore le sujet avec subtilité et la situation ne virera pas à un mouvement militaire, certes les militaires ont les choses entre les mains actuellement, mais ils ne prendront pas de décisions sans concertation avec les parties politiques, d’autant plus qu’ils ont promis de leur passer le pouvoir", a assuré Korkmaz.

Soulignant que "le peuple soudanais est cultivé et qu’il n y a pas eu d’interventions régionales directes au Soudan, comme en Libye", Korkmaz a avancé que "le Soudan ne risquerait pas de tomber dans le tourbillon comme les autres pays, sauf en cas de déstabilisation de la direction militaire (le Conseil militaire), arrivée au pouvoir par un coup d’Etat sur le coup d’Etat (celui d’Omar el-Béchir en 1989)".

"Ce qu’il s’est passé laisse entendre que la volonté de la jeunesse a triomphé de la volonté politique et militaire, mais si la contestation se poursuit, il se pourrait que des problématiques que nous ne souhaitons pas surgissent", a signalé l’ancien conseiller du gouvernement turc.

Il est également revenu sur la situation économique difficile au Soudan "en proie à l’embargo (américain) pendant des décennies". Le pays "s’est épuisé à cause du blocus régional et international, des fautes monumentales ont été commises dans la gestion de ce pays mais il y a eu des efforts pour le sauver", a fait savoir Korkmaz.

"Durant l’embargo l’armée soudanaise a pu se renforcer et a réussi à protéger le pays, mais on sait tous que dès qu’on commence à investir dans l’armée, le peuple est négligé, et c’est exactement ce qu’il s’est passé au Soudan de par la mauvaise distribution des richesses", a-t-il ajouté.

L’ancien conseiller du gouvernement turc a également déploré la position de certains pays du Golfe qui, à son sens, "n’avaient pas été à la hauteur (…) en dépit de l’appui militaire soudanais à l’Arabie Saoudite (la coalition arabe au Yémen) et au Golfe".

Il a par ailleurs manifesté un pessimisme prononcé quant à un éventuel éveil économique dans ce pays riche en pétrole. Selon Korkmaz, l’économie ne se transformera et les salaires n’augmenteront qu’après une levée du blocus imposé au Soudan par les pays de la région (qui rejettent la politique de Khartoum).

"Je ne crois pas que Washington acceptera de lever le blocus (en raison du séjour de l’ancien dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden, à Khartoum) bien que le Soudan ait fait des concessions, notamment en écartant Hassan al-Turabi du pouvoir (2002)", a-t-il dénoncé.

"Les parties internationales et régionales ne sont pas satisfaites et je ne sais pas ce que sont leurs demandes ; si elles veulent faire main basse sur le pétrole ou si elles veulent du peuple soudanais l’annulation des lois islamiques", a-t-il poursuivi.

"C’est ce que nous verrons dans une prochaine étape, ce que je sais est que le Soudan ne connaîtra pas un grand revirement, surtout en ce qui concerne la culture militaire et l’idéologie de l’Etat", a déploré Korkmaz.

 

L’expertise des Algériens

S’agissant de la situation en Algérie, Omer Faruk Korkmaz, a fait savoir que ce qu'il se passe aujourd’hui en Algérie était respectable. "Il y a une grande implication pour éviter que la contestation sociale ne se transforme en un mouvement militaire tel qu’en Syrie, et nous espérons que le peuple algérien ne tombe pas dans le piège encore une fois", a-t-il commenté faisant ainsi référence aux événements des années 1990 en Algérie.

L’Algérie a connu une décennie sanglante de combats entre l’armée et des groupes armés relevant du Front islamique du salut (FIS) après l’annulation des résultats des élections législatives alors remportées par cette formation politique d’obédience islamique, fin décembre 1991.

Les Algériens "ont de l’expertise et certaines parties militaires qui soutenaient la destitution de Bouteflika se sont tenues aux côtés de la révolution de façon directe et indirecte", a-t-il dit.

"L’Algérie est un Etat important doté de grandes capacités économiques, mais son peuple n’a pas obtenu ses droits alors qu’il ne veut qu’une partie des richesses du pays", a-t-il regretté soulignant que "le peuple algérien veut gérer son pays suivant la voie de la démocratie et du pluralisme, et si ce qu’il voulait arrivait à se concrétiser loin de la militarisation, les Algériens établiraient un pouvoir beaucoup plus puissant".

"Ceci conduirait le pays à une paix régionale, surtout avec le Maroc, qui s’étendrait jusqu’à la Tunisie et la Libye ; l’Algérie étant un acteur clé dans la région", a-t-il assuré.

"Une entente sur le long terme entre le Maroc et l’Algérie résoudrait tous les problèmes ; le changement pacifique représentera un grand virage dans l’histoire des pays du Maghreb, ce que la France (ancienne puissance coloniale dans la région) ne pourrait accepter", a conclu Omer Faruk Korkmaz.

 

 

Muhammed Shekh Yusuf, Nadia Janane

Photographie : L’écrivain, analyste politique et ancien conseiller du gouvernement turc, Ömer Faruk Korkmaz

par Omar Shagaleh, Agence Anadolu, 19 avril 2019

 

 



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